TW : drogue, suicide. CW racisme.

Le mythe de læ « power user » me semble en premier lieu relever d'une tentative de construire un imaginaire concurrent à celui d'entreprises comme Apple. Cet imaginaire se fait sur la base aliénante du marketing, et donc d'une activité (ici, utiliser une machine) pour être vu·e en train de faire cette activité. Il se construit par ailleurs autour des oppositions entre féminité et masculinité, communautarisme et individualisme, et paradis et enfer. L'imaginaire produit par Apple est celui d'un étudiant excellent avec un MacBook ou d'une étudiante créative en extérieur avec un iPad, ou d'une personne racisée avec un iPhone, dans des représentations claires et lumineuses. Ces personnes – lorsqu'elles sont blanches – sont mises en scène comme des « power users » : des artistes, des scientifiques, des étudiant·es brillant·es, etc. À l'inverse, l'imaginaire concurrent d'un·e « power user » dans les communautés Unix est celui, hollywoodien, d'un pirate informatique, masculin, rugueux voire directement toxique, exploitant en tant qu'autodidacte des compétences professionnelles pour automatiser certaines tâches et faire donc de son ordinateur un usage qui dépasse l'entendement (image néolibérale de l'auto-conception). S'oppose alors à des images angéliques (et à celle, plus subtile, de l'élection des enfants prédestinés à la naissance par le système éducatif, car « biens nés », de bonnes familles, à travers leur entrée dans de grandes écoles ou dans des universités prestigieuses, équivalent moderne du mythe de la prédestination calviniste) un imaginaire infernal, l'obscurité, le rouge, et le soufre souterrains étant remplacés par l'obscurité, le vert, et les substances (drogues, insuline, hormones de féminisation du corps…) pouvant être prises via des seringues, sous la forme d'une récupération spectaculaire (Debord, 1967) de la dystopie par la dystopie contre laquelle le courant cyberpunk nous mettait en garde.

En tant que production d'un imaginaire infernal et hollywoodien concurrent à celui, paradisiaque et calviniste, de l'entreprise Apple, le mythe de læ « power user » est d'ores-et-déjà basé sur une idée chrétienne de souffrance performative, voire de damnation. Par ailleurs, comme le marketing d'Apple montre des utilisataires en lien avec leurs communautés, disposant d'une forte intégration dans des relations de solidarité et d'interdépendance, à la première opposition Paradis/Enfer se superpose celle entre communauté et individualisme/isolement (le sacré pouvant notamment être analysé comme la solidarité inconditionnelle d'une société envers certains de ses membres et donc être mis en lien avec l'amour inconditionnel de ses parents, que l'on imagine fortement doté·es en capital).

Le terme en lui-même, « power user », renvoie à l'idée d'utiliser les ordinateurs pour gagner du pouvoir. Le concept bourdieusien de capital peut donc être pertinent pour analyser cette image.

Selon Bourdieu, les groupes sociaux sont distribués dans un espace tridimensionnel : les trois dimensions sont respectivement le niveau global de capital, la structure de ce capital entre capital économique et capital culturel, et les trajectoires (montantes/descendantes) des membres de ces groupes sociaux. Selon le contexte, certaines professions peuvent être en déclin et leurs membres peuvent donc être en déclin, ou convertir une partie de leur capital pour se déplacer vers des groupes sociaux (de niveau de capital global généralement équivalent) en ascension ou du moins stabilisés (Bourdieu, 1979).

Le capital social permet d'obtenir le plein rendement des titres et des diplômes, et dépend lui-même de la maîtrise du capital culturel, qui permet de séparer les « mondains », « de bonne famille », des « autodidactes », ou « tard-venus ». Le capital symbolique renvoie enfin au prestige d'une famille, d'un nom, d'un titre scolaire, etc.

Selon Bourdieu, les champs sont des espaces dont les membres sont en compétition pour l'accès à des ressources et donc pour la reproduction de leur capital. Autrement dit, les champs économiques (dont font partie les grands patrons) permettent la reproduction du capital économique (et donc l'appropriation de ressources économiques) tandis que les champs culturels (dont font partie les professeurs d'université) permettent la reproduction du capital culturel (et donc son partage). Ces deux types de champs sont marqués par une compétition pour l'accès au capital symbolique et donc pour une meilleure reproduction de son capital (par exemple, via des titres de noblesse pour les milliardaires, ou via des postes disposant de financements importants, comme l'École normale supérieure, pour les professeurs).

Il me semble donc que l'internet fournirait des affordances permettant davantage la reproduction de certaines formes de capital : le milieu du « web 3 », des NFT et des cryptomonnaies, serait ainsi un milieu votant majoritairement à droite, car fournissant avant tout des affordances pour la reproduction du capital économique. À l'inverse, les communs (et donc la conception de l'internet) serait un milieu votant majoritairement à gauche, car fournissant d'abord des affordances pour la reproduction (et donc le partage) du capital culturel : ce serait le cas, par exemple, de l'IETF, dont les spécifications sont littéralement des « requêtes pour des commentaires », et dont le préambule en encourage le partage.

Nous pouvons ainsi considérer que l'internet ne fournirait pas vraiment d'affordances économiques, qu'il serait surtout conçu pour collaborer et pour socialiser, pas pour concentrer et pour s'accaparer des ressources, et qu'il serait ainsi hostile aux DRMs, aux brevets logiciels, etc. Par ailleurs, l'internet ne fournit pas vraiment d'affordances symboliques : il ne permet pas d'obtenir un capital symbolique déconnecté du monde réel. Contrairement à ce que vend la présentation d' Oh my ZSH, personne ne vous prendra pour un génie en voyant les logiciels que vous utilisez ; vous pourriez capter l'intérêt de quelqu'un en lui faisant savoir que vous êtes ingénieur·e, et vous pourriez être le sujet d'une sorte d'admiration en lui disant être étudiant·e à l'ENS… Mais il s'agirait alors de capital symbolique bien matérialisé, dans des titres et dans des locaux souvent bien antérieurs à l'internet1.

Ainsi le mythe de læ « power user » est-il un imaginaire hollywoodien de capital symbolique souterrain, parallèle voire concurrent au monde réel : nous avons nos propres communautés de hackers, souvent magnifiées voire mythifiées, et pouvant en réalité tolérer en leur sein des violeurs comme Jacob Appelbaum, voire des pédocriminels.

Renvoyant par ailleurs à un usage des ordinateurs basé sur des compétences professionnelles en informatique, et l'état de l'art avançant (les logiciels libres permettent à des utilisataires ordinaires ce qui était auparavant réservé à un groupe social élitiste et relativement peu solidaire), le mythe de læ /power user/ semble donc être une croyance réactionnaire puisqu'il s'oppose à ce qu'une interface graphique permette à, mettons, un·e géographe de collaborer avec git, /le/ standard libre de système de contrôle de versions décentralisé, car c'était auparavant le privilège du « statut » auquel ses croyant·es aspiraient, et donc, imaginent-iels, la source du capital symbolique qui leur était promis (croyance, donc, en l'imaginaire hollywoodien que l'on tente en même temps de produire).

C'est aussi un mythe contre le mode de communication dominant en ligne, les institutions « socio-capitalistes » (ISC) : ces institutions sont fondées sur la manipulation et la maltraitance des improductifs, assumée par l'idéologie libertarienne. Il ne s'agit alors que d'une culture de l'excuse : les ayants droit de ces institutions savent que leurs rentes dépendent du maintien des improductifs dans l'improductivité, que cette maltraitance est donc injuste (même dans le cadre où la maltraitance des improductifs « naturels » serait juste). Les ISC sont donc un facteur parmi d'autres de l'improductivité que selon leurs ayants droit justifierait la maltraitance de leurs victimes.

Agir, c'est surmonter une contrainte : la frustration crée du stress, et ce stress nous pousse à agir. Lorsque l'on a surmonté une contrainte, on est récompensé·e, on se sent capable, et notamment de s'autodéterminer ; agir peut donc impliquer de prendre du plaisir à surmonter ces contraintes. Notre incapacité de surmonter ces contraintes, en raison d'un ou de plusieurs handicap(s), du plafond de verre, d'un manque en capital économique, culturel, social, ou symbolique, etc. peut donner lieu à un mécanisme de déni. Or une affordance est une chose qui nous permet de faire quelques chose ; autrement dit c'est une entité non-vivante qui nous permet d'être ou d'agir. On ne joue pas avec la nourriture ; on a symboliquement trop de respect pour une tomate ou pour une cosse de haricots ; mais les milliardaires nous traitent à l'inverse comme des affordances, comme des entités leur permettant de se réaliser, d'être et d'agir. Il y a donc, dès lors, un aspect indissociablement débiologisant dans la manière dont les milliardaires nous traitent et nous conçoivent ; il n'y a pas de différence axiologique (en termes de valeurs) entre le vivant et la mort. La seule différence est logistique et donc, économique.

Or c'est le sentiment de surmonter des contraintes qui nous fait produire de la dopamine, l'hormone de la motivation. Les ISC maltraitent les personnes n'ayant pas ce sentiment en leur fournissant une source de dopamine alternative, basée sur l'usage d'affordances pour paraître. Le mythe de læ « power user » s'articule donc aujourd'hui à la recherche de capital symbolique sur ces institutions et selon ces modalités : si une biographie peut être l'occasion, pour quelqu'un lancé dans un projet personnel ou dans une carrière, de présenter son capital symbolique, ses études, ses laboratoires de recherche, son employeur, les startups que l'on a fondées, des projets ayant bien marché, etc., c'est-à-dire comment la personne se définit relationnellement et ontologiquement, quelqu'un ne faisant pas partie de ces champs et ne disposant pas du capital nécessaire pour en faire partie ou même pour comprendre qu'il lui faut du capital pour les intégrer (par exemple il faut du capital culturel pour intégrer le champ de la sécurité informatique et donc pour pouvoir donner des conseils pertinents, plutôt que de chercher une forme de reconnaissance symbolique et surtout ignorante de sa propre compétence) peut confondre la nature de son propre usage, basée sur le paraître, avec celle de ces entrepreneur·euses, cadres, chercheur·euses, blogueur·euses, artistes, etc., basé sur l'être.

Le web portait déjà les germes d'une telle dégradation de l'être en paraître puisque dans le processus de création d'un blog (mais plus généralement de création d'un site web), il faut se préoccuper de la présentation des informations avant de pouvoir publier quoi que ce soit. Gemini y met bon ordre en ne fournissant qu'un langage de markup léger et en laissant le navigateur le mettre en forme2. On y retrouve le problème des ISC qui est que contrairement, par exemple, à un jeu vidéo, elles n'ont pas de finalité apparente, l'utilisataire n'est pas guidé·e – parce que cette finalité est déléguée à celle de notre trajectoire de vie, et donc à nos projets personnels. Un·e utilisataire de blog devrait pouvoir écrire (c'est la finalité du blog) puis se préoccuper de sa présentation ; à l'inverse, læ forcer à se préoccuper de la présentation du blog avant de pouvoir y écrire inverse son concept en faisant de l'apparence la finalité de notre présence en ligne.

La recherche de capital symbolique implique l'usage (réactionnaire) de technologies hors de portée des utilisataires classiques, et notamment de logiciels de cryptographie complètement cassés (comme OpenPGP –  (1), (2), (3) – pour avoir mon avis personnel, cf. «  La maltraitance numérique »). Cet élitisme des « power users » autodidactes les pousse ainsi à communiquer sur des réseaux inaccessibles ou peu commodes, comme XMPP ou Ricochet, ce qui peut les mettre au contact de communautés techies (mais aussi de personnes partageant leurs idées) mais surtout les conduire à éviter les modes de communication en ligne des personnes qu'iels fréquentent AFK, et donc à être tenu·es à l'écart de leurs événements, à ne pas être au courant d'un changement de date ou de lieu, et plus généralement à ne pas garder contact. Cet élitisme pousse donc à leur isolement ; or l'isolement est scientifiquement corrélé au suicide, au moins depuis la fin du XIX^e siècle : Émile Durkheim a montré que les catégories de la population les plus isolées, comme les agricultaires, étaient celles dont les membres avaient le plus de chances de se suicider ; de même, un psychiatre en hôpital psychiatrique a mené une expérience il y a 50 ans, en gardant contact, par courrier, avec d'ancien·nes patient·es : il a montré que leur taux de suicide était divisé par deux.

On sait aussi sur 4chan (afin de les trigger) que les utilisataires d'Archlinux ont de fortes chances d'être en dépression, notamment car ce système d'exploitation n'a pas de préconception de l'usage que l'on doit en faire (il ne vient pas, par exemple, avec Firefox préinstallé, il n'y a pas de variantes séparées pour PC et pour serveur), ce qui reproduit l'absence de préconception d'une ISC sur l'usage que l'on devrait en faire (inversement à un jeu vidéo). Installer Archlinux implique donc déjà de savoir quels logiciels on installera par-dessus, et donc de connaître l'environnement logiciel dont ont besoin les personnes faisant notre type d'activité3. De même, se créer un compte sur une ISC, en particulier sur Twitter ou sur l'un de ses clones, implique de savoir quel type de persona, quelle apparence on y entretiendra, et donc de connaître l'environnement social dont ont besoin les personnes faisant notre type d'activité (vente d'œuvres d'art ; carrière de journaliste, d'ingénieur·e, de chercheur·euse ; communauté d'art, de manga, de cosplay, ou autour de séries ; blog autour des produits de marque Apple ou de la hard science ; etc. – autant d'activités impliquant des compétences techniques et méthodologiques très différentes dans des milieux appelant à des savoir-être très différents).

Le mythe de læ power user est donc un mythe autour d'un imaginaire masculin, toxique, d'agression (intrusion informatique) et de souffrance. Pour des raisons qui tiennent à son élitisme et à son usage de logiciels en tant que recherche de capital symbolique, plus afin d'être vu·es en train de s'en servir que pour s'en servir par et pour soi-même, iels peuvent privilégier des logiciels de communication inaccessibles au commun des mortel·les et où iels se retrouveront donc isolé·es, ce qui est corrélé à des formes de dépression, voire de suicide.

Références

Bourdieu P., 1979, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit (Le sens commun), 670 p. Debord G., 1967, La société du spectacle, Buchet/Chastel, 106 boulevard du Montparnasse, Paris, 221 p.

1 En fait, ça m'est arrivé exactement une fois : deux étudiantes dans un cours mutualisé de psychologie ont vu mon ordinateur et m'ont demandé si j'étais une sorte de hacker. Je leur ai répondu en bredouillant que je ne savais pas m'introduire dans des systèmes sans autorisation et qu'il s'agissait d'une simple interface en ligne de commande. Mon comportement était tellement bizarre qu'elles m'ont ignorée pendant le reste du cours. En revanche, j'ai redoublé un certain nombre de fois car installer Linux m'a empêché de collaborer sur des bases de données propriétaires et aussi de communiquer avec mes camarades de promotion (ce qui était, dans une certaine mesure, volontaire, puisqu'on communiquait sur Facebook). 2 Pour plus d'informations sur Gemini, cf. Gemini Quickstart!. 3 On passe ainsi d'un mode de communication numérique n'ayant pas de préconception sur la manière dont on devrait s'en servir (comme un jeu vidéo) mais plutôt sur la manière dont on devrait servir ses ayants droit (cf. «  La maltraitance numérique ») à un rapport aux communs défini par l'apprentissage de la manière dont on pourrait servir « la cause », entité occulte et désincarnée.

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